On commence souvent la musique par passion, et très vite, cette passion devient un boulot, comportant les bons (l'argent etc...) et les mauvais côtés (l'argent toujours etc...) d'un travail. Lassé de toutes les combines et autres coups de pression ayant pignon sur rue dans ce business, Baretta du groupe Fatale Clique a décidé de redevenir Ali, homme parmi les hommes, spectateur du mouvement et non plus acteur. « J'arrête le Rap» ... Pas forcément évident à prononcer après plus de dix années de bons et loyaux services auprès d'un public qui ne respecte plus ses artistes. J'ai donc voulu comprendre pourquoi Baretta le rappeur en était arrivé à ce point de non retour, et dans quel état d'esprit Ali l'ami se trouvait. Rencontre.
Dans quel état d'esprit te trouves-tu en ce moment ?
Dégoûté de ce milieu et en même temps libéré d'un poids.
Le fruit est si pourrit à l'intérieur ?
Encore plus que tu ne l'imagines. Dans ce milieu, il n'y a que deux choses qui marchent: l'argent et le piston, voir une combinaison des deux. Je vais te raconter une anecdote... A la sortie de notre dernier album on m'a passé le numéro de tonton Marcel de N-Da-Hood, je l'appelle pour voir s'il peut faire un truc sur nous et tu sais ce qu'il me répond ? « Les interviews c'est 50¤» ! Mais pour tout te dire, je n'étais même pas étonné...
Tu veux dire qu'il te demande à toi, artiste grâce à qui ce genre de média existe, de payer ? C'est ridicule...
Non car ce qui ramène le trafic, ce sont les têtes d'affiche. Après ils font payer les petits comme nous, que ce soit bien ou nul peu importe, ça marche comme ça. Générations par exemple ils te font bien comprendre que si tu ne prends pas de pub chez eux tu ne rentreras pas en playlist. De toute façon, on était cramé là-bas depuis « Les lois de la rue» ...
Raconte...
On est parti là-bas un soir car ils ne voulaient pas nous programmer, on était jeunes et fougueux, on s'est déplacé à 6 ou 7. Arrivés sur place on a voulu être reçu, la meuf de DJ Ewone s'en est mêlée et lui on a failli le goumer. Depuis on est wanted. Ce qui ne les a pas empêché de prendre notre argent pour « Zone interdite» ...
En même temps ça reste leur droit de ne pas jouer votre musique si ils ne l'aiment pas...
Oui bien sur, si on vivait dans un monde équitable et juste mais ça c'est chez les Bisounours. Un grand nombre de gens passaient en force à cette époque. Et puis je vais te dire, on est passé dans leur radio durant cette période, mais nous n'avons pas voulu aller jusqu'au bout... Après ça ils nous ont boycotté. Mais ça aurait pu s'arranger avec une liasse...
Vous aviez quand même du beau linge à vos côtés: Busta Flex, Joeystarr... Tu gardes de bons contacts avec ?
Busta on l'a revu quand il est venu poser sur « 93 Hall Stars» , Joey bah... c'est Joey quoi, on ne l'a jamais revu. On est ni en bons ni en mauvais termes, il ne doit même plus se souvenir de nous...
Il était quand même une sacrée porte ouverte vers de plus gros médias comme Skyrock...
Il a toujours était cool avec nous, mais c'est aussi parce que Fat Cap, qui étaient à l'époque chez BOSS, sont des amis de longues dates. Après pour te répondre, non, Skyboss et Skyrock sont deux mondes différents, sinon Prince d'Arabee qui passait toute les semaines serait rentré en playlist. C'est comme Générations mais à un autre niveau. Déjà, il ne passe pas d'indé, ensuite les campagnes de pub c'est pas 5 000¤ chez eux... Mais au moins ils sont plus honnêtes, ils te disent clairement que c'est mort, et ils en ont le droit. Générations sont plus hypocrites. Même si ils n'aiment pas, dés l'instant où tu allonges les billets ils te passeront, et si ils aiment mais que tu n'as pas de buzz ou bien que tu n'es pas leurs amis, c'est pareil. Ça fonctionne uniquement par copinage les émissions... Par exemple moi je connais Pascal Cefran, on a donc fait « Parlez-vous Français ?» , mais sinon tu ne passes pas.
Ton opinion est identique concernant la presse rap ?
C'est pareil. Soit tu es le mec à la mode comme Sefyu ou Booba et ils ont besoin de toi pour vendre, soit tu es leur pote. En « insistant» beaucoup tu peux avoir une bonne place dans leur magazine. J'ai déjà discuté avec d'autres rappeurs qui ont braqué des flingues et les ont menacé, résultat ils ont obtenu ce qu'ils voulaient. Mais tout ça c'est secret, je ne peux pas te donner le blaze du mec ici car il n'a pas demandé à ce qu'on étale ça dans une interview...
Larsen j'imagine...
(il coupe) Non.
Son altercation avec Tracklist avait fait un peu de bruit dans le milieu à l'époque...
De toute façon je ne te le dirais pas ici.
C'que tu racontes fonctionne pour les couv' et les doubles pages ok, mais moi-même chez Groove, j'ai gratté quelques papiers sur des artistes dont j'appréciais uniquement le travail.
Voilà un bon exemple, tu me connais, et bien tu as parlé de moi car nous avons des rapports amicaux.
Oui mais j'ai parlé d'un disque que j'aimais. Je n'ai pas spécialement accroché sur certains de vos trucs je n'en ai donc pas parlé. Amis ou non... Mais peut-être qu'avec un flingue... (rires)
Je vais te dire, si tu aimes un petit groupe totalement inconnu ils vont le laisser faire un quart de page à la fin, ou bien une colonne. Mais pour la bonne page, ils te diront « Non, on a déjà le reportage sur Sniper» . Ou alors il faut s'appeler Menace Records et mettre de l'argent et des menaces sur la table...
Donc en un sens, tu arrêtes car tu es saoulés des médias Rap ?
De tout. Pour en revenir aux émissions spé, ils y en a avec qui ça c'est toujours bien passé comme Couvre feu, Lord Issa est un des rares à avoir une parole. Mais avec d'autres comme Cut Killer on a failli en venir aux mains, c'est un mec qui a une parole de pute.
Racontes...
Au début ils nous avait dit non pour son émission, mais non n'est pas une réponse acceptable. Après avoir beaucoup insisté, il nous donne une date. A quelques jours de l'émission, la gonzesse qui s'occupe des plannings recule la date car Cut est à NYC. La semaine d'après, il recule encore car il fait Planète Rap pour sa compile CK Show je ne sais plus combien. La semaine d'après, ça recommence... Enfin on nous dit de venir à telle date, c'était un jour férié, il n'y avait personne. Là, on s'est passablement énervés. Je téléphone à la fille pour lui dire qu'on ne se moque pas de nous comme ça, je te passe les détails, qu'on allait se revoir... Du coup on rentre sur Bondy et devine qui m'appelle ? Cut...
(je le coupe) Pour s'excuser ?
Pour me dire « c'est mon émission je passe qui je veux» . Là j'ai compris qu'en fait il n'avait aucune envie qu'on passe chez lui et que ses reports n'étaient pas dû au hasard. Je lui ai quand même rappelé qu'un oui était un oui et qu'on ne se foutait pas de nos gueules aussi facilement. Je lui ai également fait remarquer qu'habitant pas très loin l'un de l'autre on serait sûrement amenés à se revoir plus vite qu'il ne le pensait...
C'était quand çà ?
A l'époque des « Lois de la rue» , 2000-01...
Et tu l'as recroisé ?
le lendemain, je lui ai dit « on va passer dans ton émission» , et il m'a dit de venir le lendemain. Il a dû décommander un groupe en direct et on est passé dans son émission comme si de rien était.
C'était quel groupe ?
Je ne sais pas, j'écoute pas son émission, ça passe trop tard...
(rires) L'émission devait être sympa tiens...
On a était bien reçu, tout le monde a fait comme si de rien était, et il a dit à l'antenne « Fatale Clique ça déchire !» .
Combien ça vous a coûté ?
Rien.
Tu as de bons rapports avec les autres rappeurs ?
Oui et non ça dépend... Je ne me suis jamais trop occupé des feats, c'était plutôt Asta qui gérait ça. Jaeyez est devenu un bon pote. Busta est un mec cool et fat Cap comme je te le disais avant ce sont des amis d'enfance. Ca c'est pour les invités du premier album...
(je le coupe) A part Rost, on a jamais vu de gens vous inviter je me trompe ?
Parce qu'on ne fait pas parti du village, on ne traîne ni dans les studios ni dans les soirées. C'est là que tout se passe si tu veux percer.
Et pourquoi ne pas sacrifier une ou deux soirées et y aller ?
Non, ça me dégoûte. Mais il est vrai qu'on a jamais pu s'adapter à ce milieux. Peut-être que contrairement à ce que beaucoup de rappeurs racontent, ils ne sont pas des mecs de la rue... On nous a mis des bâtons dans les roues...
Du genre ?
« Les lois de la rue» avait un buzz énorme, à cette époque là ça aurait pû péter, à force d'insister on avait réussi à être dans les médias, on allait nous même les mettre en magasin, ça partait comme des petits pains. Début 2002, « Zones interdites» était prêt à sortir. Et bien on nous a tout sorti : « trop caillera» , « trop 93« , « trop rue» ...
Pourtant le maxi s'était bien vendu.
Oui. 500 vinyles et 2 500 CDs. Mais ça s'est fait magasin par magasin, en dépôt vente, on prenait le train pour aller les mettre en rayon... On avait la rage à cette époque !
Et pourquoi ne pas avoir reproduit le même schéma pour l'album ?
On a voulu aller plus loin, on voulait une grosse promo, une distrib', ne plus mettre de coups de pression. Grand mal nous en a pris... On s'est fait balader de distrib' en distrib' pendant deux ans. On a même failli sortir chez Menace mais nous n'étions pas d'accord au sein du groupe.
Pour finir chez CMP...
Finalement on est sorti chez M10. CMP on était pas vraiment chez eux, on a tout payé nous-même, ils nous ont juste mis en contact avec M10 alors que personne ne voulait de notre disque. Malheureusement, ils ont déposé le bilan... On a vraiment joué de malchance.
La poisse.
Le destin je dirais. On a payé des pubs chez Générations, plus de pression, et bien ils n'ont pas joué notre disque. On a pris des pleines pages à 1 500¤ dans R.A.P...
(je le coupe) Ils ont pris ton argent mais n'ont pas joué ton disque ?
En fait ils ne te disent pas clairement « prends de la pub sinon on ne joue pas ton disque» , c'est plus subtile, pour ne pas dire hypocrite, que ça... Et puis on a pas géré le truc en direct avec eux, c'était CMP, ils ont voulu adoucir notre image. Alors pour ne pas leur porter préjudice nous n'avons menacé personne. Finalement, nous sommes passés nulle part, malgré qu'on est payé. Lorsque tu es trop gentil, ils te prennent pour un con. Il n'y a que deux choses qui marchent, soit tu as beaucoup d'argent et du coup ils ne peuvent pas t'ignorer, mais si tu ne prends qu'une seule page tu n'es rien pour eux. Mais toi t'as pris une page dans quatre magazines différents, à la fin t'as mis beaucoup, donc tu payes et au début tu ne mets qu'une pression « amicale» , si ils ne veulent pas comprendre tu insistes etc... Là tu les as pris à la gorge, donc comme tu leur a pris une page et qu'ils veulent se débarrasser de toi ils vont te faire un article.
Et les auditeurs d'aujourd'hui tu en penses quoi ?
Y en a encore des bons, mais la majorité sont des petits cons. T'as qu'à aller sur le forum pour t'en rendre compte, pour eux le Rap est gratuit, la plupart sont des rappeurs ratés ou des producteurs à 2¤, ils se font tourner les liens de ton album.
Justement, le fait que les rappeurs eux-mêmes ou leur label envoient leur disque aux « grands pirates du net» plutôt que de l'envoyer à des médias comme le nôtre, c'est pas un peu le monde à l'envers ? Mieux vaut être téléchargé sauvagement que de ne pas être écouté...
Ils ne font pas tous ça.
Beaucoup trop.
De toute façon ils comptent sur les concerts pour manger. La méthode dont tu parles est très récente. Y a deux raison à ça : l'industrie du disque c'est trop foutu de la gueule du monde et le CD est un support démodé. Tu ne peux pas lutter contre le gratuit. Les mecs ont des iPods dans lesquels ils mettent 200 albums, ils vont faire quoi avec un CD ? Le riper ? Autant le télécharger... Mais tu n'aimeras jamais un disque que tu n'as pas acheté.
Mais pourquoi les artistes ne font pas fermer ces blogs ?
J'ai essayer d'en faire fermer un, il faut envoyer une lettre à Google, c'est régie par des lois Américaines et tant que tu ne les violes pas... Ça peut prendre des jours et entre temps ça c'est multiplié, tu en fermes un il y en a dix qui s'ouvrent, ça passe en torrent... Regarde, va sur le forum, c'est rempli de liens, il faudrait donc le fermer...
On ne peut malheureusement pas tout contrôler...
(il coupe) Exactement ! Le mot est lâché : c'est incontrôlable. Mais ça ne touche pas que le Rap.
Tu étais pour la loi Hadopi ?
Oui, tu voles, tu te fais attraper. C'est comme les lois de la rue... Pour en revenir au sujet de notre discussion, le Rap m'a saoulé car j'en ai marre de me battre avec les médias, les magasins, les distrib'... On était des précurseurs du son ghetto. « 93″ tout ça... en 1999, c'était pas à la mode, on a innové. Quelques années plus tard, avec les mêmes recettes, les journalistes applaudissent certains artistes... J'étais éc½uré...
T'as pourtant continué.
Oui car on avait quand même une fan base, on ne gagnait pas trop mais ça allait... Aujourd'hui la musique c'est mort de toute façon, ça et la lassitude me bouffent trop la vie. Cette saloperie de Rap me prend trop d'énergie. Tout ça pour quoi ? Rien !
Le plaisir.
Le plaisir est parti. On a quand même fini en beauté avec un double album, je pense que c'est notre meilleur disque. Après il y a toujours les nostalgiques des « Lois de la rue» mais c'est lié à une époque, la fameuse madeleine de Proust.
En même temps tu n'es pas le premier à faire le coup de la retraite pour finalement revenir après...
(rires) Tout est question d'argent. Mais je ne crois pas, j'ai d'autres projets dans ma vie... En plus le groupe est séparé.
Et les autres ?
C'est la même. On a des tafs, des gosses, des femmes... Dix ans dans le Rap, je parle de la sortie du premier maxi en 1999 à aujourd'hui, c'est déjà bien assez.
Et si tu avais un conseil à donner à un jeune qui aimerait se lancer dans la musique ?
Oublie la famille, c'est mort, y a plus de thunes là-dedans.
Propos recueillis par fizzlestore@gmail.com






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